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Articles

Le temps de lire

Narcisse ne peut lire ni écrire. Privé d'écho, il se cogne à lui-même. Mais dans la pénombre de la lecture, il y a la nage des langues, la même où tu écris, celle sans limites, celle de la transmodalité, le sens commun, dit François Roustang. Et avant cela, l'organe du toucher, le toucher du corps, le corps déjà là. Avant que tu n'ouvres les yeux, Psyché anime ton corps. Tout encore se relie à tout, il n'y a pas de discontinuité. Tu es Psyché l'amoureuse avant qu'elle n'ait ouvert les yeux sur Amour qui la visitait incognito chaque nuit. Avant de connaître déjà tu es touché, tu touches et tu avances, tu devines, tu te meus, formes et transformes, tu lis et tu écris. Comme dans la peinture du petit enfant, qui est un parcours, que seuls la lassitude ou le regard de l'adulte arrêteront. François Roustang, dans La fin de la plainte, fait intervenir ainsi Narcisse et Psyché : « Narcisse doit être exclu du psychisme en tant qu'il joue son rôle. Il ...

Dans un bel acte manqué

    L'institutrice du Plessis-Bouchard était une «grande dame». Elle s'appelait madame Defrance et ne faisait pas chanter Maréchal, nous voilà , mais La Marseillaise . Mon père, le petit Parisien nouvellement arrivé, s'adaptait difficilement. Un jour, il prit en cachette dans l'armoire, en partant, tout un paquet d'images réservées aux bons élèves. Dans un bel acte manqué, il les laissa tomber juste au moment où il passait devant madame Defrance. Elle lui dit simplement d'aller les remettre dans l'armoire. Par la suite, il devint bon élève et accumula les images et les prix, de magnifiques éditions Hetzel dont les gravures me firent rêver à l'adolescence. Anne Gorouben, 100 Boulevard du Montparnasse Dans un bel acte manqué , cette expression émouvante, dans sa lucidité, dit merveilleusement ce que dit aussi le dessin : cette tendresse pour le personnage dessiné (en réalité un des protagonistes de la mémoire de l'artiste : l'enfant qui deviendra s...

L'espace du dedans

Vers la fin du IV e siècle de notre ère, le jeune Augustin, professeur de rhétorique latine à Carthage, quitte l'Afrique pour Rome, puis pour Milan où il rencontre Ambroise. Ambroise était un lecteur extraordinaire. "Quand il lisait, raconte Augustin, ses yeux parcouraient la page et son cœur examinait la signification, mais sa voix restait muette et sa langue immobile. N'importe qui pouvait l'approcher librement et les visiteurs n'étaient en général pas annoncés, si bien que souvent, lorsque nous venions lui rendre visite, nous le trouvions occupé à lire ainsi en silence, car il ne lisait jamais à haute voix." * Cette façon de lire, relatée pour la première fois par Augustin dans ses Confessions, ne deviendra véritablement habituelle en Occident que vers le Xe siècle. Lire à haute voix en présence d'une autre personne impliquait une lecture partagée, délibérément ou non. Pour Ambroise, lire avait été un acte solitaire. "Peut-être craignait-il, s...

Les mains vides

Quand il est parti, il a laissé libre le loup. Libéré la mère de son poids. Laissé les mots à la nuit. Maintenant, le matin, il regarde les mots de la nuit. Les mots du loup. Martin s'est éveillé avec le jour. Bientôt les bruits de la rue entrent à flots à travers la fenêtre et l'épais rideau qui est comme une peau – encore quelques instants. Il reste à contempler les mots de la nuit, leur tempête qui s'éloigne, leur architecture, leur île. Geneviève l'appelle au téléphone juste pour lui dire que le livre qu'il lui a prêté – dimanche il l'a vue s'enfoncer dedans, vite assombrie, presque écrasée – que ce livre est très beau, très émouvant, elle le remercie. Il revoit cet instant où il pose les yeux sur le titre du livre en le lui tendant et dit spontanément, surpris lui-même de s'entendre, je ne suis pas venu les mains vides. Car c'est (mais il n'y pensait plus) Les mains vides , de Maria Borrély. Lui était à Cuba, sans doute, avec sa jam...

Maria

Le soleil ne s'en va pas ce soir, il reste flotter au-dessus des rues, lézarder sur les murs. Le soleil doré dans lequel Martin s'est assis devant la gare. Ce livre l'habite. Il habite dans ce livre autant que dans ces rues. Il se promène dans les phrases tout en regardant les gens qui passent devant lui, la plupart souriants, joyeux, et il comprend que c'est vendredi soir, la fin de semaine. Il lit encore Maria Borrély. Il lit plusieurs fois ses petits livres. Il ne lui en manque qu'un. Dommage qu'elle n'ait pas plus écrit. Il voudrait la voir, la connaître, parler avec elle. C'est une femme comme il aime. Il aime cette femme, née exactement vingt ans avant son père. Il a remarqué cette date : elle avait 19 ans quand elle a pris son poste d'institutrice débutante dans ce village de l'Ubaye. L'année d'après mon père est né, se dit Martin, en 1910. Elle pourrait être sa mère, celle qu'il aimait tant. La grand-mère de Martin, morte q...

Les Reculas

La saison change. Il va vers cinq heures du soir marcher dans les rues, la tête tassée, raidie de travail. Le temps est doux, le soleil joue une partie de cache-cache nonchalante avec un ciel délavé comme des fleurs de roses. Il a mis un petit gilet par-dessus la chemisette d'été et respire en dansant sa marche d'oiseau léger. Traversant un parc, il croise une petite fille qui marche dans l'herbe quelques pas devant sa maman, à qui elle parle sans se retourner, le visage joueur, encore plein des jeux partagés d'écolière, et la jeune maman, dans l'élan gracieux, se met à compter, posément, un, deux, trois, jusqu'à quinze. Il y a de grands arbres juste devant, un beau tronc élancé de tilleul que la petite a sûrement repéré pour se cacher derrière. Martin va s'asseoir sur un banc. Il lit, il savoure plutôt, lentement, comme un mets, une page des Reculas de Maria Borrély. Faites pour porter trente chutes de neige, les maisons sont basses, au toit plat et c...

Père et fils

Père et fils. C’est au fond cette structure imaginaire lourde de fantasmes, de douleurs et d’utopies, bras de force néanmoins bien réel de notre société, qui est le point commun de ces "trois récits" : Les élémentaires , de Jean Vigna. A la source, l’enfance de l’auteur, à laquelle son écriture redonne corps dans la fiction, plus de quatre-vingts ans après. Les récits restent ancrés dans ces années 1928-1933 qui correspondent à celles de l’école dite "élémentaire" tout au long desquelles l’écolier s’est vu imposer son père comme instituteur. Certes ils fleurent bon l’encre et la craie, la cour de récréation, la salle à manger, la rue, le jardinet, mais ces récits révèlent une autre dimension. C’est la confrontation – avant d’être l’apprentissage – de l’enfant avec l’archaïsme de l’homme. Se peut-il qu’il soit constitué – lui dont l’intelligence est vive, le sentiment d’amour, l’esprit de justice si intenses – de ces éléments de brutalité et de noirceur : la soum...