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Articles

Les mains vides

Quand il est parti, il a laissé libre le loup. Libéré la mère de son poids. Laissé les mots à la nuit. Maintenant, le matin, il regarde les mots de la nuit. Les mots du loup. Martin s'est éveillé avec le jour. Bientôt les bruits de la rue entrent à flots à travers la fenêtre et l'épais rideau qui est comme une peau – encore quelques instants. Il reste à contempler les mots de la nuit, leur tempête qui s'éloigne, leur architecture, leur île. Geneviève l'appelle au téléphone juste pour lui dire que le livre qu'il lui a prêté – dimanche il l'a vue s'enfoncer dedans, vite assombrie, presque écrasée – que ce livre est très beau, très émouvant, elle le remercie. Il revoit cet instant où il pose les yeux sur le titre du livre en le lui tendant et dit spontanément, surpris lui-même de s'entendre, je ne suis pas venu les mains vides. Car c'est (mais il n'y pensait plus) Les mains vides , de Maria Borrély. Lui était à Cuba, sans doute, avec sa jam...

Maria

Le soleil ne s'en va pas ce soir, il reste flotter au-dessus des rues, lézarder sur les murs. Le soleil doré dans lequel Martin s'est assis devant la gare. Ce livre l'habite. Il habite dans ce livre autant que dans ces rues. Il se promène dans les phrases tout en regardant les gens qui passent devant lui, la plupart souriants, joyeux, et il comprend que c'est vendredi soir, la fin de semaine. Il lit encore Maria Borrély. Il lit plusieurs fois ses petits livres. Il ne lui en manque qu'un. Dommage qu'elle n'ait pas plus écrit. Il voudrait la voir, la connaître, parler avec elle. C'est une femme comme il aime. Il aime cette femme, née exactement vingt ans avant son père. Il a remarqué cette date : elle avait 19 ans quand elle a pris son poste d'institutrice débutante dans ce village de l'Ubaye. L'année d'après mon père est né, se dit Martin, en 1910. Elle pourrait être sa mère, celle qu'il aimait tant. La grand-mère de Martin, morte q...

Les Reculas

La saison change. Il va vers cinq heures du soir marcher dans les rues, la tête tassée, raidie de travail. Le temps est doux, le soleil joue une partie de cache-cache nonchalante avec un ciel délavé comme des fleurs de roses. Il a mis un petit gilet par-dessus la chemisette d'été et respire en dansant sa marche d'oiseau léger. Traversant un parc, il croise une petite fille qui marche dans l'herbe quelques pas devant sa maman, à qui elle parle sans se retourner, le visage joueur, encore plein des jeux partagés d'écolière, et la jeune maman, dans l'élan gracieux, se met à compter, posément, un, deux, trois, jusqu'à quinze. Il y a de grands arbres juste devant, un beau tronc élancé de tilleul que la petite a sûrement repéré pour se cacher derrière. Martin va s'asseoir sur un banc. Il lit, il savoure plutôt, lentement, comme un mets, une page des Reculas de Maria Borrély. Faites pour porter trente chutes de neige, les maisons sont basses, au toit plat et c...

Père et fils

Père et fils. C’est au fond cette structure imaginaire lourde de fantasmes, de douleurs et d’utopies, bras de force néanmoins bien réel de notre société, qui est le point commun de ces "trois récits" : Les élémentaires , de Jean Vigna. A la source, l’enfance de l’auteur, à laquelle son écriture redonne corps dans la fiction, plus de quatre-vingts ans après. Les récits restent ancrés dans ces années 1928-1933 qui correspondent à celles de l’école dite "élémentaire" tout au long desquelles l’écolier s’est vu imposer son père comme instituteur. Certes ils fleurent bon l’encre et la craie, la cour de récréation, la salle à manger, la rue, le jardinet, mais ces récits révèlent une autre dimension. C’est la confrontation – avant d’être l’apprentissage – de l’enfant avec l’archaïsme de l’homme. Se peut-il qu’il soit constitué – lui dont l’intelligence est vive, le sentiment d’amour, l’esprit de justice si intenses – de ces éléments de brutalité et de noirceur : la soum...

L'instant d'une page tournée

Que se passe-t-il quand on lit de lecture amoureuse ? Tout simplement on est au coeur de chez soi — même dans un lieu inconnu. Des fils vous relient à tout, des tuyaux, des veines, des pompes vous alimentent, des brises vous rafraîchissent, des ombrages, un foyer, un astre — vous êtes chez vous en ce monde, un monde totalement irréalisable en grandeur réelle et pourtant ici réalisé. Vous le parcourez, vous avez des membres pour atteindre toutes ses directions, des sens pour entendre et sentir, et l'interpénétrez dans toutes ses dimensions. Après le silence du héron c'est le fracas des corneilles la ligne d'un vol l'instant d'une page tournée. « Mme Louis quitta les lourdes Grâces pour un petit appartement à Genève, raccourcit du tiers ses rideaux de brocart et vendit l'échiquier d'ivoire de son ancêtre le vénérable pasteur. Un jour, le temps surprit Jämes Laroche, les yeux d'anthracite inquiets, le front barré de rides profondes, la barbe rel...

W ou le souvenir d'enfance

Je ne peux rien dire de Georges Perec. Mais je pense à ses yeux, à ses cheveux, à son sourire. Et peut-être que le ciel en moi a changé. Que le gris métallique des nuages y passe mieux, s'y étire en plus longs chemins, en plus d'endurance d'écriture, plus d'acuité, plus d'acrobatie. Plus près la douceur et le fil acéré, l'une autour de l'autre, l'un autour de l'autre. Plus d'équilibre dans le regard. Là se séparent nos chemins. Quand le livre est fini. Mais le livre reste un chemin sur lequel on est sûr de le rencontrer. De rencontrer, du moins, l'absence. L'absence ne peut venir qu'après le passage, qu'après la rencontre. Mais ce ne sont pas des traces, c'est un horizon, c'est un chemin devant. Ce sont donc ces lignes, cette écriture, cette voix, qui ont pris la place du sourire perdu. Et cette lumière à travers les nuages, qui se prolonge. pour  W ou le souvenir d'enfance, Georges Perec, Éditions Denoël, 1975...

L'âme

     L'âme adore nager.    Pour nager on s'étend sur le ventre. L'âme se déboîte et s'en va. Elle s'en va nageant. (Si votre âme s'en va quand vous êtes debout, ou assis, ou les genoux ployés, ou les coudes, pour chaque position corporelle différente l'âme partira avec une démarche et une forme différentes, c'est ce que j'établirai plus tard.)    On parle souvent de voler. Ce n'est pas ça. C'est nager qu'elle fait. Et elle nage comme les serpents et les anguilles, jamais autrement.    Quantité de personnes ont ainsi une âme qui adore nager. On les appelle vulgairement des paresseux. Quand l'âme quitte le corps par le ventre pour nager, il se produit une telle libération de je ne sais quoi, c'est un abandon, une jouissance, un relâchement si intime.    L'âme s'en va nager dans la cage de l'escalier ou dans la rue suivant la timidité ou l'audace de l'homme, car toujours elle garde un fil d'elle a lui, ...