Accéder au contenu principal

Articles

Rive d'un fleuve

C'est une petite scène, un petit coin de rue ou de paysage vus en passant par l'homme qui marche ou, peut-être, est passager d'une voiture mais qui a toujours le temps d'observer très précisément, ou plutôt de percevoir l'essentiel, de sorte que ces brèves évocations ont la dimension de rencontres avec l'insaisissable, le patient, l'infini du réel. Ici, au bord d'un fleuve, ce sont des petits chiots jouant dans le sable chaud à quelque distance de leur mère qui se tient dans un coin d'ombre, misérable et pelée, mais qui remue la queue, emplie de fierté pour ses petits. Elle est un de ces chiens errants faméliques, près de mourir et que les humains chassent à coups de pierres. Là, dans la fraîcheur du soir, elle peut jouir d'un bref répit. Dans cette écriture un regard, une sensibilité, un pont singulier et unique avec la réalité. The little puppies were plump and clean, and were playing in the warm sand. There were six of them, all white an...

La pensée de Marcel Conche, que fait-elle ?

Un bout de promenade avec la pensée de Marcel Conche, en suivant sa logique – qui appartient à tous, comme le paysage que nous traversons – et en suivant son pas – celui du mouvement de son langage, qui n'appartient qu'à lui. Nous sommes arrivés à la clairière d'une phrase, d'un paragraphe, où sa vérité et la mienne se baignent ensemble. Ce bonheur-là, quel est-il ? Qu'est-ce qui m'est apporté ? Le cheminement d'une pensée arrivée à son but ? Cette pensée, j'aimerais la résumer d'une formule. C'est possible. Je dirais "La réalité est événement". C'est une pensée des Stoïciens. C'est une pensée de la présence. Tout y est contenu : tout de l'existence et de la non-existence, tout du temps, tout de l'espace, tout de l'être. Mais pour d'autres que moi, ce "résumé" contient-il tout ce qu'il résume ? Cette somme qu'il embrasse, peut-elle exister pour qui ne l'a pas préalablement rencontrée,...

"Quoi" de la Nature ?

C'est à la fin d'un chapitre assez bref mais très étayé, très dense et, naturellement, éclairant que Marcel Conche a cette échappée poétique d'une grandeur et d'une simplicité qui est son génie propre. Et je suis tout de suite séduit par le terme de "livrée" qui débute ce paragraphe car j'y entends aussi le substantif médiéval que Littré définit ainsi : "Anciennement, vêtements qu'un seigneur, un prince, un roi faisait délivrer aux membres de sa famille et aux gens de sa maison. ~ Habits rappelant par leurs dessins et leurs galons les armoiries du seigneur qui donne ces habits soit à ses gens, soit à d'autres. ~". Mais on parle ici de la Nature. Quoi de la nature, finalement, se révèle, s'expose, dans ce qu'en disent les philosophes, les mathématiciens, les savants ? «      Elle ne s'est livrée qu'autant qu'elle a donné prise à la mesure, à ce qui est vérifiable, quantifiable, restant elle-même en retrait. La sci...

Rire avec les dieux

Søren Kierkegaard a la réputation d'un philosophe des plus sérieux, voire austère. Mais on sait ce que vaut une réputation... Voici donc le texte choisi par Lucien Jerphagnon pour ouvrir son livre   L'homme qui riait avec les dieux. Il m'est arrivé quelque chose d'étrange. J'ai été ravi au septième ciel. Là, tous les dieux étaient assemblés. Par grâce spéciale me fut accordée la faveur de formuler un voeu. «Veux-tu, me dit Mercure, la jeunesse, la beauté, la puissance, une longue vie, la plus belle des jeunes filles, ou telle autre merveille parmi toutes celles que vous avons dans notre coffre ? Choisis, mais ne choisis qu'une chose.» Je fus un instant perplexe, puis je m'adressai aux dieux en ces termes : « Très honorés contemporains, je choisis une seule chose, c'est d'avoir toujours le rire de mon côté.» Pas un dieu ne répondit un mot, mais tous ils éclatèrent de rire. J'en conclus que ma prière était exaucée et que les dieux savaient s...

L'art d'être mort

Ces mots étonnants sont ceux de Lucien Jerphagnon dans L'homme qui riait avec les dieux ... Je citerai plus tard les mots de Kierkegaard, non moins étonnants, placés en exergue du livre. Si la mort trouve quelque part sa place, c'est toujours dans l'imaginaire. Dans le réel elle n'est qu'un manque. Même dans un cimetière – ou surtout là – elle est absente ; il n'y a que paix, que plénitude du réel. Nulle part ailleurs le réel n'est aussi dense, sans la moindre faille. C'est le lieu tout indiqué du repos éternel. Mais ce pourrait être – et c'est effectivement – ailleurs tout aussi bien, puisque où l'on est posé on s'arrête. On s'abandonne au mouvement de l'univers. Mais n'y étions-nous pas déjà ? Y a-t-il aux yeux de l'univers en mouvement bien grande différence entre vie et non-vie ? Et n'avons-nous pas nous-mêmes un degré de conscience qui nous place à cet endroit... de l’œil de l'univers ? Que voudrions-nous de...

Les morts parlent en dormant

"La mort n'est hélas plus ce qu'elle était" écrit un jour Lucien Jerphagnon dans ce qui deviendra ce livre, qui n'a paru qu'après sa mort,   L'homme qui riait avec les dieux. C'est à propos de l'art funéraire romain qu'il relève "qu'à Rome, l'art est toujours solidaire de l'art de vivre"... et même "si j'ose dire, l'art d'être mort"... "Oui, l'art d'être mort sans l'être tout à fait, vivant au moins dans la pensée des générations à venir." Je cite un paragraphe de cette "lettre à Lucilius de Lutèce" et j'oserai dans un autre billet y faire suite. Émouvante ronde des dieux et des déesses qu'on reconnaissait au premier coup d’œil, ballet funèbre dans lequel entrait le défunt, officier, commerçant, gamin même, trop tôt descendu au royaume des morts et qui de là vous souriait encore, entouré de Tritons ! Me revient ce relief funéraire conservé à Bordeaux, au m...

Le silence heureux – suite

  « La solitude se situait à un niveau sur le fond duquel était tout le contraire.» Cette phrase de Marcel Conche m'apparaît maintenant comme une des plus belles phrases qu'il m'ait été donné d'apprécier. Une des plus lumineuses. Je me souviens qu'elle m'a arrêté dans ma lecture lorsqu'elle m'est apparue, la première fois. Je m'y suis repris pour la lire. Et c'est au cours d'une autre lecture qu'elle s'est posée tout doucement comme le soleil, l'été, sur le fond d'un cours d'eau. Et lorsque nous arriverons à la dernière phrase du chapitre, elle résonnera avec celle-ci, elle donnera aussi une clé définitive de cette entente silencieuse des deux esprits. Si je pense aujourd’hui à ces « silences heureux », c’est aussi en pensant à la solitude, qui en est le corrélat. La solitude est au fondement de la condition humaine, tout homme éprouvant la solitude de soi-même. C’est pourquoi, plus encore qu’être aimé, nous v...