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Articles

L'instant d'une page tournée

Que se passe-t-il quand on lit de lecture amoureuse ? Tout simplement on est au coeur de chez soi — même dans un lieu inconnu. Des fils vous relient à tout, des tuyaux, des veines, des pompes vous alimentent, des brises vous rafraîchissent, des ombrages, un foyer, un astre — vous êtes chez vous en ce monde, un monde totalement irréalisable en grandeur réelle et pourtant ici réalisé. Vous le parcourez, vous avez des membres pour atteindre toutes ses directions, des sens pour entendre et sentir, et l'interpénétrez dans toutes ses dimensions. Après le silence du héron c'est le fracas des corneilles la ligne d'un vol l'instant d'une page tournée. « Mme Louis quitta les lourdes Grâces pour un petit appartement à Genève, raccourcit du tiers ses rideaux de brocart et vendit l'échiquier d'ivoire de son ancêtre le vénérable pasteur. Un jour, le temps surprit Jämes Laroche, les yeux d'anthracite inquiets, le front barré de rides profondes, la barbe rel...

W ou le souvenir d'enfance

Je ne peux rien dire de Georges Perec. Mais je pense à ses yeux, à ses cheveux, à son sourire. Et peut-être que le ciel en moi a changé. Que le gris métallique des nuages y passe mieux, s'y étire en plus longs chemins, en plus d'endurance d'écriture, plus d'acuité, plus d'acrobatie. Plus près la douceur et le fil acéré, l'une autour de l'autre, l'un autour de l'autre. Plus d'équilibre dans le regard. Là se séparent nos chemins. Quand le livre est fini. Mais le livre reste un chemin sur lequel on est sûr de le rencontrer. De rencontrer, du moins, l'absence. L'absence ne peut venir qu'après le passage, qu'après la rencontre. Mais ce ne sont pas des traces, c'est un horizon, c'est un chemin devant. Ce sont donc ces lignes, cette écriture, cette voix, qui ont pris la place du sourire perdu. Et cette lumière à travers les nuages, qui se prolonge. pour  W ou le souvenir d'enfance, Georges Perec, Éditions Denoël, 1975...

L'âme

     L'âme adore nager.    Pour nager on s'étend sur le ventre. L'âme se déboîte et s'en va. Elle s'en va nageant. (Si votre âme s'en va quand vous êtes debout, ou assis, ou les genoux ployés, ou les coudes, pour chaque position corporelle différente l'âme partira avec une démarche et une forme différentes, c'est ce que j'établirai plus tard.)    On parle souvent de voler. Ce n'est pas ça. C'est nager qu'elle fait. Et elle nage comme les serpents et les anguilles, jamais autrement.    Quantité de personnes ont ainsi une âme qui adore nager. On les appelle vulgairement des paresseux. Quand l'âme quitte le corps par le ventre pour nager, il se produit une telle libération de je ne sais quoi, c'est un abandon, une jouissance, un relâchement si intime.    L'âme s'en va nager dans la cage de l'escalier ou dans la rue suivant la timidité ou l'audace de l'homme, car toujours elle garde un fil d'elle a lui, ...

À l'Écart

Pour faire un écart dans cette marche de l'homme hors sol, son décollage vers une bulle de néo-humanoïdes –, je lis André Bucher. Il faut imaginer une rencontre, mais de grande envergure. Il faut penser au vol des aigles, aux remontées des saumons le long des chutes. On peut dire que le pays, la nature, ses animaux, ses brumes, ses lumières, ses chemins, servent d'habitat à l'écriture. L'imaginaire trouve son lieu d'exil sur terre, vaste, accueillant et hostile, limité aussi, l'un et l'autre confrontant leurs limites. On peut le dire aussi à l'inverse : cette montagne, cette Vallée seule , ce Pays qui vient de loin , sont nourris, animés littéralement, par la chaleur de l'homme, son désir, son imaginaire. Quant à l'existence d'une vie sauvage autour du lieu qui m'accueille, elle résulte un tant soit peu de mes choix et de leurs pratiques. J'ai apprivoisé cette montagne en ouvrant des pistes, effectué des plantations d'arbr...

Faufiler

Je ne peux lire un livre sans en écrire quelque chose. La plupart du temps ça ne sera lu par personne, ça ne paraîtra nulle part. Ça apparaîtra pourtant, dans l'espace d'une page griffonnée ou seulement dans le ciel de ma pensée. C'est cet espace qui importe à la lecture, il lui faut prendre les airs, rejoindre le monde extérieur, celui dont le lecteur a la clé, peut ouvrir les fenêtres et les portes. Mon crayon se promène et comme un bec d'oiseau il faufile à l'aventure dans le ciel au-devant de moi. Ainsi les choses m'apparaissent à mesure que je les rejoins, que je les relie à l'espace d'un autre, qui va s'effaçant. En lisant "À l'Écart" d'André Bucher Photographie de Gisèle Freund, Two friends watching the sea,1952

Rive d'un fleuve

C'est une petite scène, un petit coin de rue ou de paysage vus en passant par l'homme qui marche ou, peut-être, est passager d'une voiture mais qui a toujours le temps d'observer très précisément, ou plutôt de percevoir l'essentiel, de sorte que ces brèves évocations ont la dimension de rencontres avec l'insaisissable, le patient, l'infini du réel. Ici, au bord d'un fleuve, ce sont des petits chiots jouant dans le sable chaud à quelque distance de leur mère qui se tient dans un coin d'ombre, misérable et pelée, mais qui remue la queue, emplie de fierté pour ses petits. Elle est un de ces chiens errants faméliques, près de mourir et que les humains chassent à coups de pierres. Là, dans la fraîcheur du soir, elle peut jouir d'un bref répit. Dans cette écriture un regard, une sensibilité, un pont singulier et unique avec la réalité. The little puppies were plump and clean, and were playing in the warm sand. There were six of them, all white an...

La pensée de Marcel Conche, que fait-elle ?

Un bout de promenade avec la pensée de Marcel Conche, en suivant sa logique – qui appartient à tous, comme le paysage que nous traversons – et en suivant son pas – celui du mouvement de son langage, qui n'appartient qu'à lui. Nous sommes arrivés à la clairière d'une phrase, d'un paragraphe, où sa vérité et la mienne se baignent ensemble. Ce bonheur-là, quel est-il ? Qu'est-ce qui m'est apporté ? Le cheminement d'une pensée arrivée à son but ? Cette pensée, j'aimerais la résumer d'une formule. C'est possible. Je dirais "La réalité est événement". C'est une pensée des Stoïciens. C'est une pensée de la présence. Tout y est contenu : tout de l'existence et de la non-existence, tout du temps, tout de l'espace, tout de l'être. Mais pour d'autres que moi, ce "résumé" contient-il tout ce qu'il résume ? Cette somme qu'il embrasse, peut-elle exister pour qui ne l'a pas préalablement rencontrée,...