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Articles

Trente-six bonheurs

Je constatais que nous ne pouvions nous empêcher d'être observateur. Le désir de connaître nous projette hors du vivre. L'observateur et le vivre ne font qu'un pourtant. Ce sera donc une forme d'hommage à l'auteur du livre que j'ai dans les mains aujourd'hui pour m'accompagner, mais aussi à d'autres qui l'ont précédé dans mon apprentissage. Je sais que je lis pour me donner envie d'écrire. Mais aussi pour profiter de ce banc au soleil sous le parfum du lilas. Pour la chance de la venue sur un banc voisin d'une jolie fille, qui lit elle aussi. Et des passants, des passantes, dont la démarche, la présence éphémères sont tellement fascinantes. Et pour ce platane énorme, pas encore feuillu, ses cinq ou six bras puissants au-dessus de moi et dont les ombres rayonnent à mes pieds sur le sable du terrain de boules où des gamins jouent au ballon. Lire c'est pour échapper à la lecture par ces vastes portes de l'air caressant, des c...

Perversion

La représentation verbale est aussi une image. Comme l'image, elle s'impose, elle arrête la pensée . Je relève quelques propos à cet égard dans le récent livre que Boris Cyrulnik consacre aux héros de nos lectures "Ivres paradis, bonheurs héroïques" : « Les  mots écrits ne sont pas la traduction des mots parlés. Les verbes qui vont à la main ne sont pas ceux qui viennent dans la bouche. Ils donnent forme à deux mondes différents. Un objet parlé n'a pas la même existence que le même objet quand il est écrit. Les paroles s'envolent, alors que les écrits donnent une impression de vérité matérielle. C'est pourquoi les romanciers sont plus porteurs d'idéologie que ce qu'ils veulent nous faire croire. "C'est un roman, c'est une fiction, j'écris ce que je veux." Ne savent-ils pas qu'en créant un monde de mots, ils plantent un sentiment dans l'âme du lecteur ? Cette émotion provoquée par une représentation verbale est authen...

Les transformations silencieuses

J'emprunte ce titre à François Jullien. Tout comme son livre emprunte mes jours pour continuer de s'écrire. Aujourd'hui surgit peut-être ce si étrange concept de "transition" qui, comme il l'écrit "fait brutalement trou dans la continuité du changement". Cet entre-temps propre à la pensée occidentale, son symptôme plutôt, qui dit son incapacité à appréhender le mouvement incessant (silencieux) de tout et tous. Une fleur rose a éclos ce matin. Faisait-elle la transition entre l'amour partagé les jours précédents et le présent incertain, inconnu, déjà gagné de futur ? Une rose énorme qui ne quittait pas le ciel de ma fenêtre, même après midi passé quand la pluie fut arrivée. Elle était là, imperturbable comme sont ces sourires de Bouddhas, leurs bouilles épanouies quoi qu'il arrive. C'est ainsi que l'amour fou, celui qui refuse l'impermanence, se veut symbole, dieu, totem. Je revois Max Ernst et Dorothea Tanning, je ressens la...

Le soir en rentrant

Le soir en rentrant elle répète ces mots pour qu’ils répandent dans sa gorge une soie bienfaisante. Ils descendent jusqu’au fond du ventre un vent tiède un miel. Ils la libèrent peu à peu des murs, des champs stériles, elle les allonge dans son souffle ils descendent comme des oiseaux elle les endort en les chantonnant comme une berceuse et ils reprennent en chœur les échos de sa voix alors elle danse elle danse longtemps tous les soirs en chantant ces mots ceux-là ou d’autres ceux qui viennent en langue étrangère surtout en une langue ou une autre qu’elle connaît sans la connaître comme font les enfants Anne Nouwynck, peinture  

Un oiseau ?

Le ciel est par-dessus le toit, Si bleu, si calme ! Un arbre, par-dessus le toit, Berce sa palme. Affiche déchirée, photo Anne Nouwynck

Journal d'un jour

9 juillet. J’ai oublié hier l’anniversaire de mon père, pour la première fois — c’est vrai que j’y avais pensé les jours précédents. C'est vrai qu'il est décédé depuis 17 ans maintenant, si je compte bien. Je le connais un peu mieux, je me rapproche de lui, d’année en année. Il était secret mais il m’a tout transmis, néanmoins, avec générosité. Sans presque de mots. J’ai lu un peu cette vieille cigale de Pierre Bergounioux. Et puis dans la ville écrasée d’été, j’ai croisé des groupes de musiciens et danseurs. J’ai admiré un groupe d’Africains, de Côte d’Ivoire. Comment dire ce qui me reste de cette beauté folle ? La vie la plus présente, la plus instantanée, la plus jeune en même temps que les racines battantes de la forêt. Ah jeunesse ! Ah puissances multi-générationnelles ! Ah puissance inouïe dans la danse, les virevoltes et les cris ! Puis j’ai eu envie d’écrire ce jour dans un calendrier, dans un « journal ». Peut-être parce que le petit livre de Pierre Bergounioux ...

La lecture amoureuse

C'est presque un pléonasme que je fais puisque la lecture, c'est l'amoureuse. Vous avez toujours un livre pour vous montrer dans la plus douce intimité, dans vos pensées les plus secrètes. Dans cette indiscrétion vous vous plaisez, cette impudeur vous est facile. Et quand vous avez le livre dans votre sac, vous le gardez en attente, ou peut-être en otage. La lecture est l'autre part, qui permet la complétude, ou qui la réalise, ou qui vous arrondit. Elle est la part de l'ange, ou du démon, selon le désir qui vous tente. Henri Matisse, 1923