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Articles

Les transformations silencieuses

J'emprunte ce titre à François Jullien. Tout comme son livre emprunte mes jours pour continuer de s'écrire. Aujourd'hui surgit peut-être ce si étrange concept de "transition" qui, comme il l'écrit "fait brutalement trou dans la continuité du changement". Cet entre-temps propre à la pensée occidentale, son symptôme plutôt, qui dit son incapacité à appréhender le mouvement incessant (silencieux) de tout et tous. Une fleur rose a éclos ce matin. Faisait-elle la transition entre l'amour partagé les jours précédents et le présent incertain, inconnu, déjà gagné de futur ? Une rose énorme qui ne quittait pas le ciel de ma fenêtre, même après midi passé quand la pluie fut arrivée. Elle était là, imperturbable comme sont ces sourires de Bouddhas, leurs bouilles épanouies quoi qu'il arrive. C'est ainsi que l'amour fou, celui qui refuse l'impermanence, se veut symbole, dieu, totem. Je revois Max Ernst et Dorothea Tanning, je ressens la...

Le soir en rentrant

Le soir en rentrant elle répète ces mots pour qu’ils répandent dans sa gorge une soie bienfaisante. Ils descendent jusqu’au fond du ventre un vent tiède un miel. Ils la libèrent peu à peu des murs, des champs stériles, elle les allonge dans son souffle ils descendent comme des oiseaux elle les endort en les chantonnant comme une berceuse et ils reprennent en chœur les échos de sa voix alors elle danse elle danse longtemps tous les soirs en chantant ces mots ceux-là ou d’autres ceux qui viennent en langue étrangère surtout en une langue ou une autre qu’elle connaît sans la connaître comme font les enfants Anne Nouwynck, peinture  

Un oiseau ?

Le ciel est par-dessus le toit, Si bleu, si calme ! Un arbre, par-dessus le toit, Berce sa palme. Affiche déchirée, photo Anne Nouwynck

Journal d'un jour

9 juillet. J’ai oublié hier l’anniversaire de mon père, pour la première fois — c’est vrai que j’y avais pensé les jours précédents. C'est vrai qu'il est décédé depuis 17 ans maintenant, si je compte bien. Je le connais un peu mieux, je me rapproche de lui, d’année en année. Il était secret mais il m’a tout transmis, néanmoins, avec générosité. Sans presque de mots. J’ai lu un peu cette vieille cigale de Pierre Bergounioux. Et puis dans la ville écrasée d’été, j’ai croisé des groupes de musiciens et danseurs. J’ai admiré un groupe d’Africains, de Côte d’Ivoire. Comment dire ce qui me reste de cette beauté folle ? La vie la plus présente, la plus instantanée, la plus jeune en même temps que les racines battantes de la forêt. Ah jeunesse ! Ah puissances multi-générationnelles ! Ah puissance inouïe dans la danse, les virevoltes et les cris ! Puis j’ai eu envie d’écrire ce jour dans un calendrier, dans un « journal ». Peut-être parce que le petit livre de Pierre Bergounioux ...

La lecture amoureuse

C'est presque un pléonasme que je fais puisque la lecture, c'est l'amoureuse. Vous avez toujours un livre pour vous montrer dans la plus douce intimité, dans vos pensées les plus secrètes. Dans cette indiscrétion vous vous plaisez, cette impudeur vous est facile. Et quand vous avez le livre dans votre sac, vous le gardez en attente, ou peut-être en otage. La lecture est l'autre part, qui permet la complétude, ou qui la réalise, ou qui vous arrondit. Elle est la part de l'ange, ou du démon, selon le désir qui vous tente. Henri Matisse, 1923

Pouvoir du récit

« Mon papa de sang, si un jour il se présentait devant moi, je lui demanderais son nom, son travail, où il vit. C'est tout. Le reste, je ne l'écouterais pas, ça me serait bien égal. Je dis le contraire de ce que je vous ai répondu la dernière fois parce que j'ai réfléchi. Votre question m'avait surprise. Au fond, auparavant, je n'avais jamais imaginé, je n'avais pas envisagé de le voir en vrai. J'ai compris que le connaître ou ne pas le connaître ne m'apporterait aucun avantage. Je choisis Damascène comme mon vrai papa, même s'il ne m'a pas enfantée. Il remplace valablement l'autre depuis ma petite enfance. On vit en bienheureuse entente. Chaque jour il m'offre sa gentillesse paternelle, il me sermonne en papa. Il est bon travailleur, très fort. Il cause bien avec tout le monde, il chante à tue-tête, il ne boit pas d'alcool. Aux palabres pour mon mariage, il cachera ma naissance honteuse, il enfilera les gants des cérémonies. Les de...

Émotion

C'est une page serrée. Le temps y a été comprimé – pas seulement l'espace. Le temps d'un trajet, réduit à deux, trois instants – ouvertures, fermetures, défilements. Le temps d'une vie – ou deux, trois – réduite à un choc, une peur. Le temps d'une mémoire qui a crevé et répandu son encre, son odeur. Cependant que l'espace repoussé, battu en brèche, s'effondre, halète, part en hernie, appuie là où ça fait mal et de partout surgissent encore des cohues d'étrangers, d'affamés, de fats, de rêveurs et d'amoureux. Un beau texte sur facebook pour ajouter à l'exponentielle croissance du monde – de la vie – émergeant comme un bourgeon qui éclate au printemps. Comme dans un tableau de Franz Kline, l'émotion est reconstruite dans son mouvement même, dans la forme et le mouvement qui la contient et la transmet. Franz Kline,  Shenandoah, 1956