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Articles

La lecture amoureuse

C'est presque un pléonasme que je fais puisque la lecture, c'est l'amoureuse. Vous avez toujours un livre pour vous montrer dans la plus douce intimité, dans vos pensées les plus secrètes. Dans cette indiscrétion vous vous plaisez, cette impudeur vous est facile. Et quand vous avez le livre dans votre sac, vous le gardez en attente, ou peut-être en otage. La lecture est l'autre part, qui permet la complétude, ou qui la réalise, ou qui vous arrondit. Elle est la part de l'ange, ou du démon, selon le désir qui vous tente. Henri Matisse, 1923

Pouvoir du récit

« Mon papa de sang, si un jour il se présentait devant moi, je lui demanderais son nom, son travail, où il vit. C'est tout. Le reste, je ne l'écouterais pas, ça me serait bien égal. Je dis le contraire de ce que je vous ai répondu la dernière fois parce que j'ai réfléchi. Votre question m'avait surprise. Au fond, auparavant, je n'avais jamais imaginé, je n'avais pas envisagé de le voir en vrai. J'ai compris que le connaître ou ne pas le connaître ne m'apporterait aucun avantage. Je choisis Damascène comme mon vrai papa, même s'il ne m'a pas enfantée. Il remplace valablement l'autre depuis ma petite enfance. On vit en bienheureuse entente. Chaque jour il m'offre sa gentillesse paternelle, il me sermonne en papa. Il est bon travailleur, très fort. Il cause bien avec tout le monde, il chante à tue-tête, il ne boit pas d'alcool. Aux palabres pour mon mariage, il cachera ma naissance honteuse, il enfilera les gants des cérémonies. Les de...

Émotion

C'est une page serrée. Le temps y a été comprimé – pas seulement l'espace. Le temps d'un trajet, réduit à deux, trois instants – ouvertures, fermetures, défilements. Le temps d'une vie – ou deux, trois – réduite à un choc, une peur. Le temps d'une mémoire qui a crevé et répandu son encre, son odeur. Cependant que l'espace repoussé, battu en brèche, s'effondre, halète, part en hernie, appuie là où ça fait mal et de partout surgissent encore des cohues d'étrangers, d'affamés, de fats, de rêveurs et d'amoureux. Un beau texte sur facebook pour ajouter à l'exponentielle croissance du monde – de la vie – émergeant comme un bourgeon qui éclate au printemps. Comme dans un tableau de Franz Kline, l'émotion est reconstruite dans son mouvement même, dans la forme et le mouvement qui la contient et la transmet. Franz Kline,  Shenandoah, 1956

Maintenant

Lire c'est du silence et c'est de la musique. C'est de la pensée et c'est de la parole. C'est un vaste paysage et c'est un petit endroit personnel. La tranquillité et les rencontres, les inattendues ou les désirées. Mais pas lire n'importe quoi. Lire un beau livre d'artiste. Maintenant c'est celui de Jean Hatzfeld "Un papa de sang". Maintenant ou plus tard, cette profondeur du livre qui ressource, ou qui accompagne le long d'une source vitale. photo r.t

René Girard

C'est parce que nous lisons que nous désirons écrire. L'écriture est la plongée mimétique dans le désir de lire. Lorsque il y a longtemps j'avais mis en route ces ateliers d'écriture qui devaient donner lieu plus tard à "La lecture amoureuse", la conscience était assez vite venue qu'au fond ces ateliers d'écriture – et je n'en faisais pas mystère – étaient des ateliers de lecture. S'il y avait un mystère, justement, c'était le texte. Le texte, c'est ce que nous lisons, c'est le dévoilement. L'écrit n'en est qu'une modalité. On pourrait dire, rejoignant Lacan, que c'est le langage. Le langage c'est cet ordre du réel dans lequel nous avons affaire. Les uns les autres, et non pas isolément. Le mot "affair" passé en anglais signifie histoire d'amour. J'aime lire René Girard. J'ai été convaincu par sa pensée mais surtout subjugué par son écriture. Elle n'est pas spectaculaire comme celle de...

Fantaisie

Qu'est-ce qu'un livre lu ? C'est un amour vécu, jusqu'à sa fin. On dit communément une page tournée pour dire qu'on est allé jusqu'au bout, et que quelque chose d'autre peut commencer. C'est important de finir. Pas toujours facile. Angoissant, même. Je connais quelqu'un qui ralentit sa lecture en voyant les dernières pages arriver. Et d'autres qui sont tellement anxieux de ce moment qu'ils ne peuvent commencer un livre sans aller voir — ou entrevoir — la dernière page. Je connais beaucoup de boulimiques dont la vie pour moi est un mystère : où mettent-elles toutes ces vies qu'elles ont avalées ? Sont-elles archivées dans leur mémoire comme leurs souvenirs ? Il est déjà si difficile de finir un amour, de n'en garder aucune trace sensible. Je comprends maintenant pourquoi l'histoire du vieux qui lisait des romans d'amour s'ouvre sur la séance du "dentiste". Henri Rousseau, surpris, 1891

On dit que les orchidées

Cette phrase tronquée qui fait le titre se réfère aux orchidées qui poussent dans les canopées sans avoir de racines au sol. J'évoque ce livre écrit par Anne da Costa parce que je le croise sur mon chemin et qu'il est d'une grande opportunité. "Récit d'une femme née sous X" en est le sous-titre. C'est peu de dire que sa mère inconnue interdite lui manque désespérément. L'émotion y est si intense qu'il n'est pas possible de la ressentir profondément. Mais ce n'est pas le but recherché — et c'est aussi pourquoi c'est un bon livre. Un livre qui vous apprend quelque chose, beaucoup de choses. Et parmi elles la plus urgente : la société doit se construire à partir du bas ; de la même manière toute l'énergie, tout le génie, tout le savoir élaboré par l'univers naît auprès de la terre, à chaque plante qui pousse, à chaque enfant qui naît, à chaque mère qui le découvre, à chaque homme qui lui construit un berceau, à chaque paysan,...