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Fantaisie

Si l'auteur court devant, c'est dans les mots qu'il court. Il ne se laisse pas rattraper par cette jouissance, encore dans son ombre, comme s'il la narguait, la provoquait. A mesure, elle grandit et ne le lâche pas. "L'inconscient structuré comme un langage" le fait produire du langage. L'inconscient – désir de langage – désir de verbe était au commencement (de l'humanité), et non le verbe. Pour l'instant il court, dans le langage, son ombre derrière lui. Il se sent créer, il se sent double et uni. Libre d'une liberté prise et reçue, à la fois. Pas d'autre bonheur, ni plus grand. Là-dedans baigne aussi la lectrice, celle qui ne court pas, elle prend le livre en elle. C'est en elle qu'elle le fait courir. Alors, de nouveau, quelque chose en partage vient exister, quelque chose d'inconnu et de si bien connu pourtant, de désiré. Ils s'en délectent. Ils le respirent. Ils ralentissent le mouvement. Pour que rien ne s'...

Et la jouissance ?

... D'un autre côté, il n'y a pas de lecture sans jouissance. Que vous la teniez au fond comme une braise cachée sous l'épaisseur gris tiède à peine sensible au poids ni au mouvement de votre respiration tranquille, mais rouge, prompte à s'aviver, virer à l'orange, se soulever, vous donner un corps chaud de centaure, ses yeux clairs, cavalant ou avalant bien plus large que les lignes. D'une manière ou d'une autre vous ne vous lâchez pas. Et, là encore, vous êtes aussi l'auteur, ou une de ses métamorphoses possibles, puisqu'il ou elle court devant vous, se laissant voir, s'offrant à la substitution, au mimétisme du désir. gravure de Picasso

Générations

Tous les livres de Claude Simon se génèrent les uns des autres. C'est une joie indicible de faire parfois la découverte de l'un dans l'autre, d'une trace précise, ou d'une origine qu'on croit indéniable, comme par exemple, à la fin des Géorgiques celle des vieux papiers peints décollés, des plâtras de la Leçon de choses qui l'avait précédé. Ma lecture de Claude Simon a toujours été marquée par ce phénomène de "génération" mais, en tout premier lieu, c'est le lecteur qui est généré. Lorsque j'avais lu La route des Flandres, un phénomène étrange s'était produit, en refermant le livre (qui m'avait passionné) je fus brusquement saisi d'une "révélation": je n'avais rien compris ou plutôt je venais de comprendre qu'il s'agissait d'autre chose, plus unique, plus formidable, que ce que j'avais cru lire, j'ai donc repris ma lecture "en boucle !" croyant, en quelque sorte, le lire à mesure dep...

Le texte révélé

Le don d'émerveillement n'est-il pas notre don le plus précieux ? Il ouvre la voie du bon heur, son presque synonyme. Il nous met à la hauteur du monde, et nous fait son égal, son semblable, son intime. Mieux encore, nous pouvons parler pour lui, à sa place, nous sommes son interprète. Sans nous que serait-il ? Sans nous lecteurs, interprètes, complices, co-créateurs ! "Au commencement était le Verbe". Non pas le son du tonnerre, mais le big bang de la parole. L'alpha et l'oméga de la création seraient le texte. Mais un jour au fil de l'eau passe un message dont on ne connaît pas la langue et qui nous émerveille. Ce texte-là, encore vierge de nos grammaires, comme tombé du ciel, ce texte soudain révélé vient à notre rencontre. L'homme ancien, au verbe dominateur, en donnera l'interprétation, poétique ou divinatoire, scientifique ou religieuse, mais l'homme d'aujourd'hui, le photographe, le regardeur, le préservera peut-être dan...

Les Géorgiques

Entrer dans les Géorgiques ne se fait pas sans donner naissance aux Géorgiques. Les saisons, les terres, les générations, les âges, les corps, tous les matériaux d'un monde viennent naître dans l'écriture. Ils sont aussitôt des présences, se chargent d'inconnu, de potentialités, d'histoire, de relations. Ce sont des peuplements qui viennent occuper le terrain de votre lecture, et se nourrir de sa substance. Et comme le livre va être la reconstitution (ou la construction) de quelque chose comme d'une histoire ou plutôt d'un croisement d'histoires complexes et elles mêmes chargées d'inconnu, la lecture va suivre cette même méthode. Le livre s'ouvre par la description d'un dessin (on dirait une étude de David, où les figures, deux hommes, semblent inachevées) et vient cette phrase (est-ce un avertissement ?) " Il est évident que la lecture d'un tel dessin n'est possible qu'en fonction d'un code d'écriture admis d'avanc...

Le tramway

Une particularité du Tramway par rapport à d'autres Claude Simon est qu'il est fait d'étapes plus ou moins courtes venant se raccrocher les unes aux autres, ou se remplacer, se modifier au gré du travail du matériau de mémoire. Il y a un tel plaisir palpable dans ce temps de lecture (même fait de chocs, d'émotion, de secousses, voire de terreur et de continents submergés) qui sollicite à chaque mot votre action de lecteur qu'on est aux antipodes du roman d'aventure qui vous emporte comme si vous étiez un voyageur docile. Claude Simon est le seul auteur (avec peut-être parfois Proust dans ses meilleures pages) dont j'ai envie de dire qu'il donne au lecteur, non pas l'impression, mais l'assurance d'être convié, comme un compagnon de confiance, à l'acte même d'écriture. Une telle expérience de lecture (participative) ne peut pas ne pas m'en rappeler une autre, plus unique encore, mais bien différente, que j'ai vécue adolescen...

Retour de l'intruse

Le livre était revenu de l'imprimerie avec une faute d'orthographe sur la couverture. C'était ma faute. J'avais donné le bon à tirer. C'était aussi – je l'ai su tout de suite – la marque de ma faute confondue à celle du personnage, j'avais ajouté ma voyelle muette à l'intérieur du mot que je lui prêtais : éperduement. C'est ainsi qu'il l'aimait, cette gamine de quinze ans, lui le quinquagénaire : avec, à l'intérieur, la marque de sa perte (la sienne propre, irrévocable, plus que de sa disparition à elle, inscrite dès son premier passage fulgurent de mouette rieuse.) Ainsi, ce e muet , dans mon imagination de lecteur, s'était-il ouvert béatement à l'ombre d'une jeune fille en fleur, (par la même occasion, venant me rappeler mon premier amour d'adolescent, perdu presque aussitôt.) Néanmoins, c'était là superfétatoire marque de décadence stylistique, l'inverse de la disparition de Georges Perec. En tous les cas, c...