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Articles

par après

Que faire avec ce livre ? Puisqu'il est comme le héron, immobile au bord de l'eau... dans le qui-vive du cœur plein... ce livre qui est allé au-delà de ce qui peut se dire et vous l'a laissé comme un afflux d'amour au corps... qu'en faire ? On veut le garder dans sa bibliothèque pour ses enfants, le lire à ses amis, le transmettre comme une étreinte, comme le savoir d'une étreinte. Au début je voulais les apprendre par cœur, ces livres-là, j'essayais. Les recopier, les dire, les danser. Aujourd'hui je recommence à les aimer dans leur silence de papier, le désir au cœur comme une gazelle blanche, un jasmin... à propos de "La stratégie des antilopes" de Jean Hatzfeld photo r.t

génocides

La lecture des génocides est l'ultime lecture. Non seulement l'humanité s'y auto-détruit mais la lecture s'y auto-détruit. Les chapitres sont courts. Vous mettez du temps à les lire. Au bout de chacun la sidération s'est emparée de vous. Plus rien n'a de sens. Sauf les oiseaux que vous entendez par la fenêtre ouverte. Parce que vous avez survécu. Tout ce qui n'est pas humain a survécu. Vous êtes des oiseaux. C'est pourquoi vous émergez de la sidération – grâce à eux. Toutes les 2, 3 lignes même, à chaque phrase même, vous deviez vous arrêter. Etouffé, sortant de l'apnée, flottant au-dessus du coma de votre vérité : vous êtes cet humain qui bascule, d'abord dans le meurtre, puis dans le génocide – parce qu'il n'y a pas 2 humains, et que vous avez fait la partition. Vous avez pris la machette. Simplement en lisant. Vous avez compris. Seuls les oiseaux ont pu vous sauver. Mais vous avez perdu votre humanité. Vous savez que vous n'av...

Englebert des collines

Le récit que Jean Hatzfeld réussit à laisser sortir de l'écho des mots entendus, et qui va jusqu'à faire exister du personnage la manière singulière – le style. Le style, c'est la première chose que Englebert paraît avoir fabriqué de lui-même depuis le début (de sa vie) et à laquelle il semble être toujours resté attaché. C'est cette phrase qui continue à se travailler dans ma tête à travers le sommeil, tard dans la nuit, et que je me relève finalement pour noter, comme une réponse à une parole tendue.  Un paysage du Rwanda (Bryan Anselm/Global-Getty Images pour Causette)

Fantaisie

Si l'auteur court devant, c'est dans les mots qu'il court. Il ne se laisse pas rattraper par cette jouissance, encore dans son ombre, comme s'il la narguait, la provoquait. A mesure, elle grandit et ne le lâche pas. "L'inconscient structuré comme un langage" le fait produire du langage. L'inconscient – désir de langage – désir de verbe était au commencement (de l'humanité), et non le verbe. Pour l'instant il court, dans le langage, son ombre derrière lui. Il se sent créer, il se sent double et uni. Libre d'une liberté prise et reçue, à la fois. Pas d'autre bonheur, ni plus grand. Là-dedans baigne aussi la lectrice, celle qui ne court pas, elle prend le livre en elle. C'est en elle qu'elle le fait courir. Alors, de nouveau, quelque chose en partage vient exister, quelque chose d'inconnu et de si bien connu pourtant, de désiré. Ils s'en délectent. Ils le respirent. Ils ralentissent le mouvement. Pour que rien ne s'...

Et la jouissance ?

... D'un autre côté, il n'y a pas de lecture sans jouissance. Que vous la teniez au fond comme une braise cachée sous l'épaisseur gris tiède à peine sensible au poids ni au mouvement de votre respiration tranquille, mais rouge, prompte à s'aviver, virer à l'orange, se soulever, vous donner un corps chaud de centaure, ses yeux clairs, cavalant ou avalant bien plus large que les lignes. D'une manière ou d'une autre vous ne vous lâchez pas. Et, là encore, vous êtes aussi l'auteur, ou une de ses métamorphoses possibles, puisqu'il ou elle court devant vous, se laissant voir, s'offrant à la substitution, au mimétisme du désir. gravure de Picasso

Générations

Tous les livres de Claude Simon se génèrent les uns des autres. C'est une joie indicible de faire parfois la découverte de l'un dans l'autre, d'une trace précise, ou d'une origine qu'on croit indéniable, comme par exemple, à la fin des Géorgiques celle des vieux papiers peints décollés, des plâtras de la Leçon de choses qui l'avait précédé. Ma lecture de Claude Simon a toujours été marquée par ce phénomène de "génération" mais, en tout premier lieu, c'est le lecteur qui est généré. Lorsque j'avais lu La route des Flandres, un phénomène étrange s'était produit, en refermant le livre (qui m'avait passionné) je fus brusquement saisi d'une "révélation": je n'avais rien compris ou plutôt je venais de comprendre qu'il s'agissait d'autre chose, plus unique, plus formidable, que ce que j'avais cru lire, j'ai donc repris ma lecture "en boucle !" croyant, en quelque sorte, le lire à mesure dep...

Le texte révélé

Le don d'émerveillement n'est-il pas notre don le plus précieux ? Il ouvre la voie du bon heur, son presque synonyme. Il nous met à la hauteur du monde, et nous fait son égal, son semblable, son intime. Mieux encore, nous pouvons parler pour lui, à sa place, nous sommes son interprète. Sans nous que serait-il ? Sans nous lecteurs, interprètes, complices, co-créateurs ! "Au commencement était le Verbe". Non pas le son du tonnerre, mais le big bang de la parole. L'alpha et l'oméga de la création seraient le texte. Mais un jour au fil de l'eau passe un message dont on ne connaît pas la langue et qui nous émerveille. Ce texte-là, encore vierge de nos grammaires, comme tombé du ciel, ce texte soudain révélé vient à notre rencontre. L'homme ancien, au verbe dominateur, en donnera l'interprétation, poétique ou divinatoire, scientifique ou religieuse, mais l'homme d'aujourd'hui, le photographe, le regardeur, le préservera peut-être dan...